Enrico Dandolo n’est pas seulement l’un des doges les plus célèbres de l’histoire de Venise.
Il est également l’un des protagonistes de l’un des épisodes les plus controversés du Moyen Âge : la quatrième croisade et le sac de Constantinople en 1204.
Dandolo est né vers 1107 dans l’une des familles les plus influentes de la Sérénissime. Lorsqu’il est élu 41e doge de Venise en 1192, il est déjà âgé d’environ 85 ans.
Presque aveugle et d’un âge avancé, il fait preuve d’une énergie politique et diplomatique impressionnante.
Son nom est inextricablement lié à la quatrième croisade, initialement dirigée vers la Terre sainte. Mais, comme vous le savez peut-être déjà, les croisés ont fini par dévier leur route et par assiéger Constantinople, alors capitale de l’Empire byzantin.
C’est Dandolo lui-même qui a conduit la flotte vénitienne jusqu’aux murs de la ville. La prise de Constantinople en 1204 marque la naissance de l’Empire latin d’Orient, dont Venise tire d’énormes avantages commerciaux et politiques.
Dandolo meurt en 1205, âgé d’environ 98 ans, alors qu’il se trouve encore à Constantinople. Selon les sources, il a été enterré dans la magnifique basilique Sainte-Sophie, aujourd’hui mosquée Sainte-Sophie, au cœur d’Istanbul.
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L’histoire d’Enrico Dandolo et de sa tombe
Le contexte historique : la quatrième croisade et la conquête de Constantinople

Les croisés conquièrent Constantinople
La quatrième croisade, proclamée par le pape Innocent III en 1202, devait conduire les croisés en Terre sainte. Mais, comme souvent dans l’histoire, les intentions initiales ont été modifiées. Et c’est Enrico Dandolo qui a changé le cours des événements.
Venise propose de transporter les croisés par voie maritime. En contrepartie, elle exige une forte somme. Les croisés n’étant pas en mesure de payer, Dandolo propose un autre marché: aider Venise à reconquérir Zadar, une ville rebelle de l’Adriatique.
Ce n’est que le premier pas vers un bouleversement total du plan initial.
Peu après, un prétendant au trône byzantin, Alexis IV Ange, propose aux croisés de l’argent, des troupes et la soumission de l’Église orthodoxe à Rome, en échange de leur aide pour reprendre le pouvoir à Constantinople.
En 1204, les croisés, avec les Vénitiens en tête, assiègent et conquièrent Constantinople.
Ce fut un événement traumatisant : églises pillées, œuvres d’art volées, reliques dérobées.
De nombreux objets se sont retrouvés à Venise, dont les célèbres chevaux de Saint-Marc, qui se trouvent aujourd’hui sur la basilique du même nom.
La conquête a donné naissance à l’Empire latin de Constantinople, une entité politique fragile, mais qui a permis à Venise de prendre le contrôle de grandes parties de la ville et de l’église Sainte-Sophie, où le premier patriarche latin, Tommaso Morosini, a été installé.
Enrico Dandolo, bien que très âgé, a été l ‘un des principaux architectes de ce coup d’État géopolitique.
Sa figure est devenue, aux yeux de beaucoup, le symbole à la fois d’une grande habileté politique et d’une trahison de l’esprit des croisés.
Mort de Dandolo et enterrement présumé à Sainte-Sophie

La sépulture présumée d’Enrico Dandolo dans la basilique Sainte-Sophie
Henri Dandolo est mort en mai 1205, environ un an après la conquête de Constantinople. Il était âgé de 98 ans. Selon les sources de l’époque, il a été enterré dans la basilique Sainte-Sophie, cœur spirituel et politique de l’ancien empire byzantin.
L’un des témoins les plus autorisés de l’époque, Geoffroy de Villehardouin, chevalier français et chroniqueur de la quatrième croisade, écrit que le doge a été enterré« avec beaucoup d’honneur à Sainte-Sophie« . Il ne précise toutefois pas le lieu exact de l’enterrement.
Au fil des siècles, les sources vénitiennes ont commencé à raconter des versions différentes de l’ endroit exact où Dandolo a été enterré. Certaines parlent d’une « Cappella dei Veneziani », d’autres d’un atrium, d’un portique ou encore d’un sarcophage entouré de murs et décoré des insignes du doge et du lion de Saint-Marc.
Certains chroniqueurs, comme Antonio Stella et Andrea Morosini, affirment que la tombe a été détruite par le sultan Mehmed II après la conquête ottomane de 1453.
Selon ces sources, les restes de Dandolo auraient été déterrés et l’armure aurait été donnée au peintre Gentile Bellini, qui se trouvait à Istanbul pour faire le portrait du sultan.
Mais il y a un problème : aucune de ces descriptions n’est basée sur des observations directes.
Les récits sont tous postérieurs à la conquête ottomane, et aucune source byzantine contemporaine ne confirme la survie de la tombe après 1261, année où Constantinople est brièvement repassée sous contrôle byzantin.
Il est donc possible que le véritable tombeau de Dandolo ait été détruit ou démantelé dès le XIIIe siècle.
Pourtant, une mystérieuse pierre tombale portant son nom existe toujours à l’intérieur de Sainte-Sophie.
Que représente-t-elle vraiment ?
Le sort du tombeau après 1261 et la conquête ottomane

La destruction présumée de la tombe d’Enrico Dandolo par les Ottomans
Après le pillage de 1204, Constantinople redevient byzantine en 1261.
Un grand point d’interrogation se pose alors : la tombe d’Enrico Dandolo a-t-elle survécu à la restauration byzantine ?
C’est difficile à croire. Selon l’historien byzantin Niceta Coniata, les croisés ont profané les tombes des empereurs dans l’église des Saints-Apôtres et pillé tout ce qui était sacré à Sainte-Sophie.
Lorsque les Byzantins reviennent dans la ville, l’humiliation est encore fraîche. Laisser intacte la tombe de leur envahisseur aurait presque semblé un affront.
C’est pourquoi de nombreux spécialistes estiment que la tombe originale de Dandolo a probablement été détruite ou déplacée après 1261. En outre, Sainte-Sophie n’a plus jamais été utilisée comme lieu de sépulture impériale.
Lors de la conquête ottomane en 1453, le bâtiment a été transformé en mosquée par Mehmed II, et tous les services chrétiens ont cessé.
Plusieurs sources vénitiennes de l’époque moderne racontent que le sultan a ordonné l’ouverture de la tombe de Dandolo et que ses restes ont été enlevés, peut-être même jetés dans le Bosphore. Mais même dans ce cas, il s’agit de récits invérifiables et souvent écrits des siècles après les faits.
Il existe également une version plus fantaisiste : selon certains, le corps de Dandolo n’a pas été touché, mais seule l ‘armure a été récupérée et remise à Gentile Bellini en guise de geste diplomatique.
Quelle que soit la vérité, une chose est sûre: après 1453, il n’y a plus de tombeau visible de Dandolo dans la Sainte-Sophie d’origine.
Pourtant, au XIXe siècle, une mystérieuse plaque portant son nom apparaît dans la galerie supérieure.
S’agit-il d’un hommage symbolique ? Ou d’un faux d’auteur ?
La plaque commémorative sur la tombe de Dandolo

ID 78757243 © Stig Alenas | Dreamstime.com
En traversant la galerie sud de Sainte-Sophie, vous remarquerez peut-être une modeste plaque de marbre posée sur le sol, avec une simple inscription : « Henricus Dandolo ».
À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit de la tombe originale du doge vénitien. Mais les choses ne sont pas si simples.
Cette dalle est aujourd’hui la seule référence matérielle visible à la domination latine de Constantinople (1204-1261). Mais est-elle authentique ? Est-elle vraiment du 13e siècle ? Les historiens sont loin d’être d’accord.
L’universitaire Mariëtte Verhoeven a analysé cette épigraphe en détail. Le résultat ? De nombreux indices suggèrent qu’il s’agit d’une épigraphe du XIXe siècle, et non du Moyen Âge.
La dalle semble être un fragment réutilisé (un « spolium »), avec un cadre incomplet et une inscription gothique gravée sur une surface travaillée artificiellement.
Selon l’experte Roberta Flaminio, la gravure tente d’imiter un style médiéval, mais elle est manifestement plus récente. La croix latine gravée entre « Henricus » et « Dandolo » est également hors contexte et stylistiquement forcée.
Mais d’où vient réellement cette pierre tombale ?
Les premières traces de sa présence remontent à 1849, lors de la grande restauration de Santa Sofia menée par les architectes suisses Gaspare et Giuseppe Fossati.
Certains spécialistes, comme Rodolfo Gallo, pensent que c’est Fossati qui a posé la plaque pendant les travaux, avec l’autorisation du sultan Abdülmecid Ier.
Cependant, les Fossati ne le mentionnent jamais explicitement dans leurs notes. La dalle n’apparaît pas non plus dans les lithographies officielles publiées par Gaspare Fossati après la restauration.
Détail curieux : Giuseppe Fossati, écrivant de nombreuses années plus tard, se trompe même sur le nom gravé, citant« Enrico Dandolo 1205 » au lieu de « Henricus Dandolo ».
S’agit-il donc d’un ajout discret ? Un geste symbolique ? Ou une tentative de ramener Dandolo dans un lieu de mémoire ?
Une chose est sûre : cette dalle ne coïncide pas avec les anciennes descriptions de la tombe, ni en termes d’emplacement, ni en termes de forme.
Il s’agit plus vraisemblablement d’un hommage posthume, créé pour honorer la mémoire du doge dans un lieu qui, au moins symboliquement, a été le théâtre de sa sépulture.

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Le débat académique : mémorial, invention ou restauration historique ?
La pierre tombale portant l’inscription « Henricus Dandolo » divise encore les historiens, les archéologues et les spécialistes de l’art byzantin.
Pourquoi ?
Parce que personne n’a pu prouver avec certitude s’il s’agit d’un véritable fragment de la tombe originale ou d’une reconstruction romantique du 19e siècle.
Les 3 principales théories
1. La pierre tombale est authentique et marque bien le tombeau de Dandolo.
Cette hypothèse est soutenue par peu de choses. Certains auteurs du XIXe siècle, comme Edwin Pears, pensaient que la pierre tombale avait été placée au bon endroit immédiatement après la mort du doge, ou du moins à l’époque médiévale. Cependant, aucune preuve documentaire ou matérielle ne vient étayer cette hypothèse.
2. La pierre tombale est une création symbolique du 19e siècle.
C’est la thèse la plus largement acceptée. Selon Verhoeven et d’autres spécialistes, le mémorial a été créé et installé lors de la restauration Fossati (1847-1849). L’objectif ? Redonner une identité visuelle à un personnage historique crucial, mais l’emplacement et le style ne correspondent pas du tout à un véritable tombeau médiéval.
3. La pierre tombale est un fragment ancien, réutilisé au XIXe siècle.
Certains, comme Henrike Haug, proposent une hypothèse plus nuancée : la dalle pourrait contenir un fragment original, mais l’inscription serait posthume, ou du moins retouchée pour paraître ancienne. Dans ce cas, nous serions en présence d’une sorte d ‘ »invention de la tradition », où un élément ancien est retravaillé pour créer un nouveau symbole.
Et qu’en est-il de Fossati ? L’ont-ils vraiment placé ?
Certains répondent par l’affirmative, comme Rodolfo Gallo, qui relie directement la dalle aux architectes suisses.
Mais les Fossati n’en parlent jamais ouvertement, et d’ailleurs leur approche de la restauration était plus conservatrice qu’inventive. Ils ont recouvert les mosaïques chrétiennes de stuc pour les protéger, pas pour les effacer.
Il est difficile d’imaginer qu’ils ont créé un faux tombeau de toutes pièces, mais il est possible qu’ils aient « réorganisé » un souvenir oublié, peut-être avec l’accord du sultan.
En attendant, le mystère reste entier. La pierre tombale n’est pas un simple morceau de marbre : c’est un champ de bataille entre interprétations historiques, identité nationale et récit symbolique.
Implications politiques et culturelles : le cas de 1927
En 1927, la pierre tombale d’Enrico Dandolo est devenue le protagoniste d’un épisode mêlant mémoire historique, politique et fierté nationale. Ce sont les Vénitiens qui ont jeté la mèche.
Cette année-là, une délégation officielle de la ville de Venise se rend à Istanbul. L’objectif ? Honorer symboliquement la mémoire du doge. Ils demandent aux autorités turques s’ils peuvent placer une plaque commémorative en bronze sur la dalle déjà présente dans la galerie de Sainte-Sophie.
La plaque, en latin, est simple mais claire :
Venetiarum inclyto duci – Henrico III Dandolo – in hoc mirifico templo sepulto – MCCV – eius patriae haud immemores cives – MCMXXVII
Aux glorieux concitoyens de Venise – Henrico III Dandolo – enterré dans ce temple merveilleux en 1205 – ses concitoyens, soucieux de leur patrie – 1927.
La réaction des autorités turques
La demande est d’abord acceptée localement, mais lorsqu’elle parvient à Ankara, siège du nouveau gouvernement républicain de Mustafa Kemal Atatürk, la réponse est tout sauf diplomatique.
Le ministre de l’intérieur , Sükrü Kaya, a fermement rejeté la proposition. Il a déclaré qu’il n’accepterait jamais ni la plaque ni le dépôt de couronnes commémoratives. Il est même allé plus loin en suggérant que si les Vénitiens y tenaient tant, ils pourraient tout aussi bien « reprendre les os » de Dandolo.
L’affaire arrive à un moment délicat : la Turquie est une république depuis quelques années, décidée à rompre avec son passé ottoman mais aussi à protéger sa souveraineté symbolique. Pas question d’accepter la commémoration d’un conquérant occidental, croisé de surcroît, à l’intérieur d’une mosquée.
Cette tension témoigne du poids de la mémoire historique partagée, de la façon dont les monuments deviennent des instruments politiques et de la manière dont la figure d’Enrico Dandolo continue, bien qu’indirectement, à diviser.
Malgré le refus turc, la pierre tombale est restée sur place et, pendant des décennies, une simple plaque a indiqué qu’il s’agissait de la « tombe de Dandolo ». Aujourd’hui, la formulation est plus prudente :« on pense qu’il s’agit de la pierre tombale du doge vénitien Henricus Dandolo« .
Sainte-Sophie aujourd’hui
Aujourd’hui, Sainte-Sophie est redevenue une mosquée. Après avoir été un musée de 1935 à 2020, un décret signé par le président Recep Tayyip Erdoğan a officiellement rendu l’édifice au culte islamique. Mais son histoire millénaire est toujours là, visible entre les mosaïques, les marbres et les silences.
Et oui, même la pierre tombale d’Enrico Dandolo est encore en place. Elle se trouve dans la galerie sud, accessible lors de certaines visites, bien que l’accès puisse varier en fonction de l’organisation des visites et des dispositions religieuses.
Cette simple plaque de marbre gravée des mots « Henricus Dandolo » est le seul souvenir physique et tangible de la période de domination latine sur Constantinople. Une époque brève mais traumatisante, considérée par de nombreux Byzantins comme une blessure bien plus profonde que le siège ottoman de 1453.
Dans le contexte actuel, la plaque est une anomalie, un fragment croisé dans un bâtiment islamique qui était autrefois la basilique chrétienne la plus importante de l’Empire romain d’Orient.
C’est pourtant un symbole puissant, non pas tant de la gloire vénitienne que de la stratification culturelle et religieuse qui fait de Sainte-Sophie un lieu unique au monde.
Parcourir ses allées, c’est traverser quinze siècles d’histoire : l’Empire byzantin, la conquête latine, l’Empire ottoman et la Turquie moderne.
Et remarquer cette pierre tombale apparemment anonyme vous donnera l’impression d’être un détective de l’histoire, à la recherche de traces oubliées.
Conclusion
La tombe d’Enrico Dandolo à Sainte-Sophie reste, aujourd’hui encore, une énigme suspendue entre réalité historique, légende et représentation politique.
Nous ne savons pas avec certitude où il a été enterré. Rien ne prouve que la pierre tombale visible aujourd’hui soit l’originale ou qu’elle indique son emplacement exact. Pourtant, ce petit fragment de marbre a traversé des siècles d’histoire et interroge encore ceux qui l’observent.
Ce qui est certain, c’est qu’Enrico Dandolo a profondément marqué l’histoire de Constantinople et de toute la Méditerranée. Il a été l’architecte d’une croisade malencontreuse, d’un empire improvisé et d’une conquête qui a changé à jamais les relations entre l’Orient et l’Occident.
Sa tombe, vraie ou fausse, fait désormais partie de l’histoire de Sainte-Sophie, un lieu où les époques, les religions et les pouvoirs se sont superposés sans jamais s’effacer complètement.
Si vous visitez Istanbul, nous vous invitons à monter sur la galerie sud de Sainte-Sophie. Arrêtez-vous devant cette simple inscription. Et demandez-vous : quel est le poids réel de la mémoire ?
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